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ISSN 1646-740X

estudosmedievais@fcsh.unl.pt

ano 3  ● número 3  ● 2007

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Les Heritières de Merlin

Irene Freire Nunes
Faculdade de Ciências Sociais e Humanas - UNL

Dans la trilogie portugaise du Pseudo Boron – Josep Abarimatia, Merlim, Demanda do Santo Graal – Merlin est une figure paradoxale qui, bien que doublement absente, occupe une place clé dans les textes portugais, soit à travers le dispositif romanesque – Table Ronde, Siège Périlleux, Épée du perron qui désigne l’élu et la prophétie qui l’annonce, soit à travers les innombrables figures féminines, héritières de son savoir et de ses deux faces: divine et diabolique.

En effet le deuxième volet de la trilogie est manquant. On ne connaît aucun manuscrit du Merlim conservé en portugais. Cependant il est certain qu’un Merlim gallego-portugais a existé, appartenant à la même compilation dont dérivent le Josep et la Demanda en portugais et en castillan. Son existence est attestée à la Bibliothèque du roi D. Duarte par l’appendice d’une de ses oeuvres didactiques, le Leal Conselheiro (éd. J-M. Piel, Lisboa, 1942). Et “explicit” du Josep Abarimatia de Lisbonne se réfère clairement à un Merlim.

Il s’agit de mots ajoutés par le compilateur portugais à la traduction de L’”explicit” de l’Estoire del Saint Graal qui établi la liaison avec l’Estoire de Merlin (éd. Sommer, pp.391-393, éd. G. Gros, p. 567).

Bohigas Balaguer, qui ne met pas en doute l’existence du Merlim portugais, affirme qu’un texte semblable figure à l’inventaire d’Isabelle, la Catholique (nº142, Los Textos, p.70). On se fonde sur les indications des textes conservés qui font allusion à la tripartition de la compilation et à l’extension de chacune des parties.: ms. Huth, II, p.57; dans la Demanda de Séville  (IIème partie, ch.355 et 423); dans la Demanda de Vienne (fl. 179a et fl. 193b) comme dans le texte français représenté par le ms.343, fl.101; comme dans le Tristan en prose (BN12599, fl.242c) qui renvoie au Conte del Brait pour les détails qu’il ne raconte pas: “…por ce que li troi livre soient tuit dun grant…”.

Le Merlim portugais est donc manquant, mais les rares allusions que nous trouvons dans la Demanda sont fondamentales car elles nous parlent de tous ses aspects.

Elle fait allusion au Merlin prophète lors de l’arrivée de Galaad en qui tout le monde reconnaît celui qui les prophètes annoncèrent: ( D. p.11, 7-10).

Elle fait allusion à ses origines diaboliques à propos de la liaison de la fille du roi Ypomenes avec le démon (comme la mère de Merlin avec son père): (D. p.418, I.,27,28; Huth-Merlin, I., p.18).

Ces origines sont liées à son pouvoir d’enchanteur: c’est à l’épée qu’il fabrique et ficha dans le marbre, dont personne d’autre que le “bon chevalier” ne pouvait s’emparer qui fait allusion la Demanda: (D, p.7, I.6-9; Huth-Merlin, II, pp.59,60).

Si dans la plupart des romans Merlin a un rôle d’auxiliaire dans la progression de l’action par les renseignements qu’il fournit en tant que devin, sur le dénouement ou par les merveilles qu’il produit en tant qu’enchanteur, dans le Merlin propre il est le personnage central, lié à l’écriture et à la transmission du “livre”.

Aussi la présence de Merlin dans la Demanda s’effectue-t-elle par l’entremise de l’écriture. Les “letters” de Merlin sur la pierre inaugurent une longue série. Aux lettres divines qui tombent du ciel ou s’inscrivent pour désigner les élus sur les sièges de la Table Ronde ou sur la Nef Merveilleuse, venue du temps passé, répondent celles des épitaphes qui écrivent pour le temps futur l’histoire ultime des héros sur la pierre de leurs “monuments”.

L’écrit abolit le temps et met en contact passé et futur. C’est le sens des “letters” écrites dans la Tour des Morts où le roi fait suspender la tête de  Mordret. (D. p.456, I. 10-12).

Le modèle Merlin/Blaise affleure sous les traits des clercs chargés d’écrire les aventures de Galaad et de ses compagnons qui s’appliquent à “faire écrire” les aventures merveilleuses dont ils témoignent, de Boorz, après la disparition du Graal, revenant pour témoigner devant la cour des aventures ultimes qui doivent êtres écrites, intermédiaire entre le vécu et l’écrit, entre “conte” et “livre”.

Merlin est enfin présent dans le renvoi répété au Conte del Brait, le livre énigmatique, le livre des lacunes à l’ouverture potentiellement infinite, indissociable du nom de Merlin: “et sachiès qui li brais don’t maistres Helies fait son livre fut li daerrains brais que Mierlins gieta en la fosse ou il estoit” (Huth-Merlin, II, p.169).

“Conte de la parole”, accueillant virtuellement tout récit, le Conte del Brait « justifie les oeuvres à venir », selon la formule d’Anne Berthelot pour qui la quête de Merlin est la quête de l’écriture romanesque et pour qui le Conte del Brait “serait le dernier avatar, ou le retour à sa forme initiale, de Merlin qui, devenu indubitablement “deus otiosus”, n’en continue pas moins à fonder la mythologie du livre”[1].

Dans la Continuation “historique” de la Vulgate, Merlin tombe amoureux de Viviane (dont le père est le filleul de Diane) et lui apprend son art d’enchanteur. Elle, malgré son affection, redoute sa nature diabolique et finit par l’enserrer dans un enclos d’air d’où il ne sortira plus jamais.

Dans la Suite “romanesque” l’aimée est Niniane qui ne l’aime et ne veut qu’apprendre de lui ses enchantements. Elle finit par l’entomber vivant (prés du lac de Diane) dans un tombeau où il finira par mourir en poussant le fameux brait.

Merlin succombe donc, lucidement, au pouvoir féminin qu’il a lui-même renforcé. Mais le savoir de Merlin continue présent dans le roman à travers de nombreuses figues féminines qui le représentent, quoique reléguées dans les marges de la condamnation.

Au fait c’est la part du diable que Suite du Merlin va souligner.

C’est dans la Suite que l’auteur joue habillement avec l’origine peu recommandable de Merlin pour lancer le doute sur sa crédibilité globale. Si dans le Merlin la formule ”enfant sans père” fait oublier son origine diabolique, dans la Suite sa qualité de “fils du diable” est reconnue et mentionnée et culmine avec l’affirmation de Yvain surprenant sa mère en train d’essayer de tuer son père: “Pour coi je devroie mieus estrr apieles fieus de dyable comme Merlins” (M-H, II, p.214). Peut-être que l’idée s’affirme que son savoir ne peut venir que de l’Ennemi et nom de Dieu: “…dyables a bien pooir de se soi mourtrer en toutes formes et en toutes manieres, que il n’a si sage houme ou monde qui il ne decheüst auchune fois.” (M-H, II, p.133).

Le livre de Blaise étant terminé avant la mort de Merlin, le reste des aventures n’est pas écrit par Merlin ou son scribe mais par les scribes de la cour d’Arthur (à qui il fournit le modèle). La formule canonique employée dans le Merlin propre “e par lui le savons nous encore” contient une variante dans le Merlin-Huth: “et par chelui escrit et par d’autres en savons nous la verite” (M-H, II, p.114).

L’incertitude s’installe sur la diffusion de l’oeuvre. C’est Merlin lui-même qui “s’assimilant avec un orgueil diabolique au Saint Esprit” (A. Berthelot, p.32) recommande à Arthur de “tout faire mettre en écrit” (M-H, II, p.100).

C’est dans la Suite que l’auteur s’attribue le rôle de “meneur de jeu” qui connaît tous les livres et est capable d’assurer sa répartition, en insistant sur la notion de “translation” (qu’il attribue fictivement à Robert de Boron ou à Helie). C’est alors qu’émerge le “je” grammatical qui se superpose à l’instance du conte (comme dans la Demanda) dans les dernières pages du texte, après la mort de Merlin, remplacé par les “enchanteresses féminines”.

Or il y a une autre figure d’une importance énorme dans la mythologie arthurienne à laquelle le texte portugais concède un espace minime: Morgain la fée. Dans la Demanda le personnage de Morgane est refoulé, renvoyé aux confins de la mémoire et de l’inconscient, avec une seule exception: l’épisode de la “chambre aux images” qui anticipe et motive le rôle d’Agraivan dans la dénonciation des amours de Lancelot et Guenièvre et où Morgane assume la voix du lignage. L’”enchanteresse” transformée en pierre dont Gauvain se souvient, la sorcière diabolique de la vision de Lancelot ou la “sage” qu’Arthur envoie consulter pour identifier son propre fils sont autant de fragments d’une mémoire ensevelie.

Chez Chrétien de Troyes Morgue est, au-delà des déplacements opérés par l’auteur, la Morgen de la Vita Merlini de Geoffrey de Monmouth, où l’Insula Pomorum ou Fortunata identifié avec Avalon[2] est décrite comme une île fortunée, gouvernée par neuf soeurs dont Morgen, l’aînée, se distingue par la beauté et l’art de guérir – elle a étudié les vertus médicinales de toutes les plantes, connaît l’art de la métamorphose, a la capacité de voler dans les airs et a appris à ses soeurs l’art devinatoire. Son nom signifie, selon Ferdinand Lot, “née de la mer”[3] et sa légende aurait été influence par le culte de la déesse irlandaise Morrigan, “grande reine”, associe au héros Cuchulainn[4]. En effet le nom de Morrigan appartient à une triade guerrière qui intervient dans le dénouement des batailles par la magie et par la terreur, soit sous les traits d’horribles vieilles, soit sous ceux de belles jeunes filles, soit sous ceux d’oiseaux inquiétants. C’est la magie et la métamorphose autant que la force et l’ardeur guerrière qui rendent redoutables ces divinités archaïques.

Les traits fondamentaux de la figure de Merlin sont ainsi présents en Morgen, fait que la littérature va souligner: dans le Lancelot morgane se réfugie auprès de Merlin qui l’aime et lui apprend son art d’enchanteur.

Le processus de transformation de la fée bénéfique en “enchanteresse” déloyale est longe et complexe. Rappelons seulement que la Suite de Merlin pousse le personnage de Morgane aux conséquences extrêmes de la haine et de la déloyauté et affaiblit son pouvoir en l’opposant à Niniane, la “demoiselle chasserece”, confondue avec la Dame du Lace et désignée par demoiselle du Lac[5]. Dans ce texte sa haine est dirigée contre Arthur que Morgane trahit de nombreuses fois mais est toujours sauvé par l’intervention de la “demoiselle du Lac”.

Dans la Demanda qui ne retient la fée que la magie et la métamorphose “tout est enchantement et fausseté”. C’est l’exclamation de Gauvain devant l’épée qui saigne et annonce ses crimes à venir. Et il évoque le stratagème de Morgaim transformée en pierre. Evocation qui se réfère à l’un des épisodes de la Suite: ayant dérobé le fourreau magique d’Escalibur (qui rend invencible) elle est découverte et poursuivie et n’échappe qu’en se transformante en statue de pierre avec toute sa compagnie[6].

Mais dans la Demanda retient aussi ses dons devinatoires (c’est Morgain qu’Arthur envoie consulter pour être certain de l’identité de son fils) comme elle retient sa fonction de guide dans l’Autre Monde féerique. L’île d’Avalon n’est jamais évoquée dans ce texte, mais l’épisode de la nef des dames[7] est identique à celui à celui de la Mort Artu qui l’évoque dans “la chambre aux images”: “ge irai en ïlle d’Avalon ou les dames conversent qui savent toz enchantemenz del siecle (MA, 50, I, 76-78).

Au moment de la mort c’est la barque de Morgain qui vient le recueillir pour le conduire à un Autre Monde au-delà des eaux ou se confondent régénération et immortalité, celle-ci étant signifiée par l’attente dont le roi sera l’objet, conférant à Morgane le rôle de psychopompe constitutif du prophète, l’assimilant à Merlin.

Quant à la Dame du Lac, dans les contes les plus anciens sur Lancelot elle est une vraie fée – une fée des eaux. Mais le Lancelot en prose l’identifie déjà avec Niniane, née dans la marche de la Petite Bretagne. Les rapports entre Merlin et Niniane, dont le dénouement est l’ « entoublement » de Merlin (qui dans l’oeuvre de Robert de Boron se retirait dans son “esplumoir”) répondent à ceux de Merlin et Morgue qui expulsa le devin de la cour malgré l’amour et les enseignements que celui-ci  lui avait prodigués. Sur ces deux personnages plane la mémoire de Cassandre, fille du roi de Troie, aimée d’Apolon, qui apprend de lui l’art de la devination et, une fois en possession des secrets divins, le repousse impitoyablement.

Niniane est dans la Suite du Merlin la “demoiselle Chasserece”. Elle fait irruption dans le cercle arthurien comme venue d’un autre monde, sa nature féerique étant signifiée au départ par le blanc cerf qu’elle poursuit (guide du passage entre les deux mondes) et son héritage de déesse de la fertilité par les trente meutes de chiens qui l’accompagnent. Elle reste à la cour, mais à un moment donné son père, le roi Norhomberlande, la réclame. Merlin, amoureux d’elle (qui ne l’aime pas) l’accompagne et la conduit au Lac de Diane, lui raconte l’histoire du tombeau où la déesse fait mourir Faunus[8] et lui construit un manoir qui a la vertu de rendre invisible. Ayant appris l’art de Merlin, Niniane l’utilise contre lui et, lorsque celui-ci lui montre le tombeau des amants elle le fait entrer dans le tombeau et scelle la lame de telle façon  que nul ne le vit plus jusqu’à l’arrivée de Tristan (comme le raconte l’histoire de ce héros) ni nul ne l’a plus entendu sauf Bandemagu, le “brait étant le dernier cri pousse par Merlin dans la grande douleur d’être “livré à mort par engien de feme e que sens de feme a le sien contrebatu”.

Le son de ce “brait” résonne encore dans la Demanda, transpose au niveau de sa propre écriture, à travers les allusions répétées au Conte del Brait. La dame/demoiselle du Lac ne survit que transposée, elle aussi, dans d’autres figures. La dame qui trouve Arthur le Petit exposé au bord d’un lac et l’élève jusqu’a l’âge de chevalerie[9] est un avatar de la Dame du Lac. La belle demoiselle qui réclame de Lancelot le don du cerf qu’il vient de tuer, alors qu’il meurt de faim[10], dont l’apparition soudaine, aussi bien que la conjoncture chêne-fontaine-cerf où elle se produit, suggèrent la nature féerique (confirmée par les prophéties qu’elle fait peser sur le héros) peut être identifiée avec la Demoiselle Chasseresse.

Évoquant par ses pouvoirs de divination et de métamorphose, par ses attributs de chasseresse et son lien aux eaux du lac le duo divin Apollon-Artémis, Niniane évoque également les divinités celtiques archaïques qui allient la fonction maternelle à la fonction guerrière.

Du caractère féerique de Morgane et Niniane participent d’autres figures féminines qui balisent le parcours des chevaliers, se trouvant à des endroits-clé et assumant les attributs extérieurs les plus divers. Ce qui les caractérise de façon globale, c’est la faculté de se transformer accusant ainsi leur nature lunaire qui laisse entrevoir d’anciennes déesses de la végétation – Perséphone, Demeter, Hécate[11]. Ainsi la Demoiselle Hideuse qui véhicule une mémoire vindicative dans beaucoup de romans arthuriens  (dont la Demanda), peut représenter l’autre face de la demoiselle lumineuse qui porte le Graal dans le cortège de Chrétien de Troyes. Dans le Conte du Graal une demoiselle dont la laideur est minutieusement décrite – yeux de rat, nez de singe ou de chat, oreilles d’âne ou de boeuf – montée sur une mule “fauve”, apostrophe Perceval, coupable d’avoir croisé Fortune sans la retenir, et fait les plus terribles prophéties qui préfigurent celles qui atteindront le royaume de Logres et frappent les forces de la vie. La nature de ces prophéties, les animaux qui figurent dans les traits  et la mule fauve qu’elle monte permettent de reconnaître clairement derrière cette demoiselle une divinité des animaux sauvages et de la végétation, liée aux forces de la rénovation.

Cette clairvoyance, cette connaissance du passé et de l’avenir, ce regard au-delà du temps qui est apanage de dieux indique l’appartenance à l’Autre monde et est partagée avec d’autres personnages féminins.

Porteuse de connaissance, de connivence avec les forces magiques, est la belle demoiselle qui informe Perceval sur la mort de sa mère, sur les conséquences de son silence au Château du Graal et l’avenir de l’épée qu’il vient de recevoir du Roi Pêcheur “ qui le trahira et volera en éclats”. Elle connaît le seul forgeron capable de la souder et où le trouver (au Lac de Coutrouatre), ce qui est en soi un indice de sa nature féerique puisque le forgeron, “maître du feu” est fortement connoté avec les puissances surnaturelles[12] et le Lac un des lieux surdéterminés de l’au-delà celtique, C’est après cette rencontre que Perceval découvre son nom. Rencontrée sous une chêne (axis-mundi) versant un torrent de larmes (épiphanie du temps) c’est donc une demoiselle, sa cousine, qui introduit Perceval dans la conscience du temps “saturnien” dont il est encore l’instrument.

Dans la Queste une autre demoiselle (sa soeur) opère le chemin inverse en libérant l’épée par la virtue des pierres lumineuses et de ses cheveux d’or. Figures qui peuvent être interprétées comme des doubles du héros sur le chemin de la connaissance de son “être subtil” (si l’on utilise le concept alchimique de la transmutation de l’être[13]). Entre elles la lumineuse porteuse du Graal, détentrice d’un mystère auquel il ne pouvait pas encore accéder, ne ce connaissant pas encore soi-même. Et Blanchefleur, au nom révélateur, devant laquelle il reste encore une fois muet, dont le château participe de la nature des châteaux de l’Autre Monde comme celui de Méléagant ou celui du Roi Pêcheur, “des fors les murs ne voit neant fors mer et eve et terre gaste” (Le Conte du Graal, vv.1706, 1707), où l’eau isole les deux mondes entre lesquelles le pont offre l’épreuve qui désigne l’élu.

La demoiselle est toujours messagère. Elle renseigne le héros de ce qui s’est passe dans son absence, connaît l’épreuve magique qui désigne le coupable ou la victime, l’exhorte à accomplir l’action qui rétablira l’équilibre, établi le lien entre un temps et l’autre, un lieu et l’autre.

Si le rôle de fée est refoulé dans la Demanda elle n’est pas absente pour autant et survit, fragmentée, dans les traits des demoiselles qui l’habitent. L’île, la source, la forêt sont les lieux de leur éloignement. Son arrive est toujours soudaine et accompagnée des signes de sa provenance merveilleuse. Elles sont les messagères d’un autre monde qui peut être celui de la mémoire ou de la conscience profonde du héros.

La première messagère arrive à la cour soudainement, à pied, venue de l’Isle de Joie[14]. La deuxième, la Demoiselle Laide (il n’y a aucun trait physionomique et la mule fauve est absente) arrive à pied apportant l’épée qui se couvrira de sang[15]. Ses prophéties véhiculent la mémoire des textes antérieures, celles du Conte du Graal à propos du royaume de Logres et celles du Lancelot à propos de Mordret. Les trois demoiselles qui trouvent Erec paralysé prés d’une fontaine sont la réminiscence de celles qui rencontrent Gauvain, Yvain et le Morholt dans la Suite du Merlin. Le cor, l’arc et les flèches, le cerf qu’elles portent en font des “demoiselles chasseresses”, nouvelles faces de Diane.

C’est sous le signe de Diane que Merlin est représenté dans la trilogie portugaise. Si le Livro de Merlim est disparu[16], si du Merlim nous n’avons que des témoins indirectes, il existe deux fragments en gallego-portugais de la Suite du Merlin dont l’auteur se donne pour Robert de Boron et fait allusion à Hélie[17], auteur imaginaire du non moins imaginaire “Conte del Brait”.

Le lien entre la Suite du Merlin et la Demanda portugaise a été signalée depuis longtemps, notamment par Gaston Paris et par E. Weschssler. Comme la Suite la Demanda se réfère à Robert de Boron, auteur supposé, au “Conte del Brait”[18] où on est censé raconter ce à quoi la Demanda fait allusion et à la tripartition du livre dont elle affirme être la troisième partie[19].

La découvert par Amadeo J. Soberanas, en 1979, des fragments gallego-portugais de la Suite du Merlin revêt don un énorme intérêt[20].

Le premier fragment – l’histoire du prince Anasten – est une histoire d’amour qui, à la manière tristanienne, perdure au-delà de la mort. C’est Merlin qui, prés du Lac de Diane, raconte à Niniane l’histoire des deux amants après lui avoir raconté l’histoire tragique de Faunus, repoussé et exécuté par Diane pour avoir osé désirer la déesse vierge et sauvage. Cette mort racontée par Merlin préfigure sa propre mort. C’est dans le tombeau des deux amants que Ninienne, la Demoiselle Chasseresse va l’enfermer, grâce à l’art enseigné par Merlin qui, connaissant son destin, ne peut cependant pas lui échapper.

Le deuxième épisode est un fragment de la « triple aventure de Gauvain », Yvain et le Morholt », aventure emblématique  des origines pré-chrétiennes des personnages de la matière arthurienne.

Au début de l’aventure les trois chevaliers, liés par un pacte d’amitié, rencontrent, prés d’une fontaine, trois demoiselles représentant les trois âges (15, 30 et 70 ans). L’aînée, la « demoiselle Chenue », lance un défi à la prouesse des chevaliers : chacun devra prouver sa valeur en conduisant l’une d’elles à travers les aventures périlleuses  du pays. Ils acceptent le défi et promettent de se retrouver au bout d’un an prés de la même fontaine.

Leur triple aventure est entrelacée avec des épisodes de la cour, comme celui du manteau empoisonné envoyé par Morgane à Arthur qui sera sauvé avec la Demoiselle du Lac. Morgane (qui tente également d’assassiner Urien, son époux) est dans les mots de son fils Yvain, « feme maluré et plaine de deable e de anemi ». Elle agi « par art d’anemi » (p.20), « Certes a deable part en vus. Enemis deables e deslaus estes vus/…/jeu deveroi meuz estre apelles fiz de deable que Merlins… » (p.20). Yvain fait allusion à la conception de Merlin : « …je vus ai veu deable e anemi droit. E se fui en vous conceus e de vus issi, pour quoi jeo puis de voir affemer que jeo sui meuz fiz de deable que Merlin. » (p.20).

Ainsi apparaît clairement formulée l’essence diabolique de Merlin et de ses disciples.

Le diable surgit allié à la Fortune. La Suite de Merlin instaure un climat de fatalité (mesheance) relatant dés le début de l’œuvre l’inceste (par méconnaissance, à la manière tragique) D’Arthur et de la reine d’Orcanie, sa sœur. C’est le fameux péché dont parle Arthur dans la Demanda en reconnaissant son malheur. Plusieurs fois annoncé, y compris à travers la vision d’Arthur qui préfigure la chute du royaume de Logres et la bataille mortelle entre le père et le fils. L’inceste surgit comme une tache indélébile qui mine le royaume de l’intérieur et la luxure comme la marque de l’hérédité diabolique. Par la luxure Morgane perd sa beauté. Par la luxure Merlin perd son pouvoir La fatalité pour Merlin surgit sous les traits de la femme. C’est Niniane, qui le hait parce qu’elle sait « fiz d’anemi » et qu’elle croit « qu’il ne baoit fors a avoir son pucelage » (Ench., p.3), qui va assumer le rôle bénéfique qui appartenait  à Merlin.

Parmi les aventures qui suivent il faut signaler l’enchantement de Gauvain et du Morholt par une très vieille dame qui se venge de voir rejeté l’amour qu’elle propose successivement aux deux chevaliers. Elle provoque entre les deux une haine mortelle qui est à l’origine de la bataille sans répit où nous les trouvons au début du fragment portugais, et dont l’issue serait la mort si une demoiselle ne vint à passer par là, cousine germaine de la Demoiselle du Lac, qui comme elle savait des enchantements appris de Merlin, et qui les désenchanta. Les deux chevaliers bénissent la demoiselle « et celui qui lui enseigna les enchantements » (Merlin, donc). La raison de l’enchantement, leur explique la demoiselle, est le dépit de la vieille dame dont ils ont refusé l’amour, qui, malgré l’apparence qu’elle leur a montrée, « est l’un des plus belles femmes du monde »[21].

Cette aventure précède celle de la Roche aux Pucelles, lieu par excellence d’enchantement et de prophétie. Quoique inaccessible, « ils n’y voient ne degré ne voye par ou l’en pust aller lassus » (Roussineau, 495,6), la roche était habitée par 12 demoiselles, belles et richement vêtues, qui parlaient  sans cesse « des choses qui devaient avenir » comme si elles étaient « devineresses  de toutes choses du monde » (ib. 20). Comme le dit le texte portugais par la voix du Morholt, « Non sei que vos diga, fora  que me semelha que nascerom da pena ou que caerom y do ceeu » (La version galaico- portuguaise, fl 123b, p.192), (Je ne sais que vous dire, fors qu’il me semble qu’elles sont nées de la roche ou q’elles y sont tombées du ciel).

Le Morholt se rappelle de 12 sœurs dont l’aînée savait beaucoup d’enchantements et a essayé de tuer Merlin car l’empêchait souvent d’accomplir des choses qu’elle voulait faire. Celui-ci, qui savait plus qu’elle, s’en est vengé en la plaçant sur la roche avec les autres. (Nous savons que Merlin agit sur les éléments et peut déplacer des objets à une très grande distance, comme le montre la célèbre légende de Stonehenge).  Pouvoir partagé par la demoiselle de la roche car, comme dit notre texte « se nom houvesse ~u~u pam em todo o mundo e fosse cem jornadas de longe, faria-o ela, per sa sabedoria, vir a si em ~ua hora », fl. 129v a, p.193)( s’il n’y avait qu’un pain dans le monde entier qui se trouvât à cent journées de distance, elle le ferait par sa sagesse, venir à elle en une heure).

Par ailleurs toutes leurs prédictions sur les rois, comtes chevaliers et leurs morts respectives se réalisent.

Elles annoncent la mort de Gauvain par un coup de l’ « étranger » qu’il a le plus aimé (Lancelot) et par son orgueil, en même temps que la destruction des « proezas » de Gram Bretagne car le père de la Table Ronde cecevra mort par la main de son fils (La Version, 83-85). La prophétie sur la mort de Gauvain et du roi Artur est évoquée dans la Demanda par la voix d’une demoiselle messagère que Lancelot envoie au roi pendant la bataille entre les deux lignages (D, fl. 192c). La mort du Morholt aussi aux mains de Tristan est annoncée. Et, plus tard, celle de Gaeriet à qui «  le chevalier étranger qu’il aime le plus (Lancelot) donnera, sans le savoir, le coup mortel.

A leur demande les deux chevaliers sont transportés (pendant leur sommeil) à la Roche où ils reçoivent tous les biens « que cœur ne pourrait penser ni bouche deviser ». Comme les chevaliers à la table du Graal qui « ont eu si grande joie et si grand plaisir que cœur mortel ne pourrait penser» (D, fl. 181a).

La visite à la maison des demoiselles – semblable au paradis des fées – présente des ressemblances troublantes avec celle des chevaliers allemands au Paradis de la Reine Sybille[22]. Les portes de métal, la grande salle magnifique entourée de douze donzelles belles et riches (image de l’univers céleste). Les demoiselles servent et honorent les chevaliers de tout ce que leur cœur peut souhaiter et leur offrent leur amour. Les chevaliers perdent la mémoire de tout (parents, faits d’armes). Ils croient accomplir de grandes prouesses et ils gisent tout habillés dans leurs lits.

Libérés par Gaeriet, un an et demi après, ils croient qu’ils n’ont passé qu’une nuit, endormis devant la roche et que tout ce qu’ils ont vu b’était qu’un rêve.

Comme dans l’île aux femmes des imramma de Mael-Duin ou de Bran. Les voyageurs trouvent l’amour et l’abondance et perdent la mémoire du temps. Comme dans le Conto do Amaro, connaissance, délit et indicible se trouvent associés à l’abolition du temps qui indique le Paradis.

La Suite du Merlin accentue l’aspect illusoire et trompeur du pouvoir féerique. Comme dira plus tard Gariet, « les demoiselles de ceste terre feroient par leurs enchantements des plus sages hommes du monde les plus folz, et feroient de bestes mues sembler telx chevaliers comme len vouldroit », et encore, « mauldictes soient les damoiselles de la roche qui si vous ont engognie et deceu » (die Abenteuer, p.129, 130).

La dépossession de Merlin par la femme se confondent avec le dépossession opérée par le christianisme qui attribue à la femme le rôle trompeur (semblable au démon dont le devin partage la nature) tous les deux objet d’une même répudiation car ils témoignent tous les deux d’un savoir antérieur e d’une antérieure souveraineté. Le devin et la fée, qui président aux naissances et aux destins ultimes sont refoulés vers les marges troubles de l’apparence et de la tromperie.

 



[1] L’Enchanteur et le Livre ou le Savoir de Merlin (tese defendida em Paris IV sob a direcção de Daniel Poirion), 1982, p.4.

[2] E. Farat, La legende Arthurienne, II, p.302.

[3] “Nouvelles études sur la provenance du cycle arthurien”, III, Romania, t. XXVIII, 1980, p.324.

[4] L. A. Paton, Studies in the fairy mythology of arthurian romance, Bóston, 1903,

[5] Huth-Merlin, II, p.136,137.

[6] Ibidem, pp.220-223.

[7] Demanda, p.463, I, 3-6.

[8] La Suite du Roman de Merlin, éd. Roussineau, I, 323-327.

[9] Demanda, p.188, 325

[10] Ibidem, p. 175, 220.

[11]  Cf. R. S. Loomis, Celtic myth and arthurian romance, New York, Columbia University Press, 1927, p.273-295.

[12] Cf. M. Eliade, Forgerons et alchimistes, Paris, Flammarion, 1977.

[13] V. Serge Hutin, L’alchimie, Paris, P.U.F., (Que sais-je?), 7ème éd., 1987, p.95-97.

[14] Demanda, p.1, I, 7-18.

[15] Demanda, p.18-21

[16] Pelo apêndice do Leal conselheiro, ed. J.-M. Piel, Lisboa, 1942.

[17] Huth-Merlin, II, p.57 e 172.

[18] Ibidem, p.198.

[19] Ms de Viena, fl.193b

[20] «  La version galaico-portugaise de la Suite de Merli”, Vox Românica, 38,1979, e Grial, 76, 1982.

[21] Cf. J. Frappier, Chrétien de Troyes et le mythe du Graal, Paris, S.E.E.S., 1979, p.144.

[22] A. de la Salle, Le Paradis de la reine Sybille, Paris, Stock/moyen Age, 1983, 499,14.